20/05/2012

Souvenir n°8




Tout passe et se succède. Moi seul je demeure.
[Anatole France]



J'ai envie de trouver le mode "retour en arrière" de ma vie. 

Je dis toujours que je ne regrette rien mais je me mens. J'ai envie de repartir dans mon passé, de revivre la vie pareillement mais sans jamais dépasser le CM2. Sans jamais grandir. Faire une boucle infinie entre ma naissance et mes 11 ans. Toujours. Encore.

Je veux redécouvrir le mot terrorisme en regardant avec effrois les tours tomber. Je veux comprendre le mot Tsunami en écoutant mes parents m'expliquer les images de la télévision. Je veux avoir peur en voyant Le Pen au deuxième tour contre Chirac. Je veux apprendre à compter avec des faux billets et des fausses pièces de francs et tout avoir à refaire avec des euros. Je veux de nouveau me tenir debout et compter jusqu’à 100 devant toute ma classe. Je veux encore mettre une graine dans un pot de yaourt remplit de terre et l'offrir à ma mère pour la fête des mères. Je veux courir encore une fois dans ce petit appartement de banlieue mon doudou à la main. Je veux empêcher mon frère d'attraper mes barbies. Je veux revoir mes parents ensembles, heureux. Je veux rencontrer chaque année ma meilleure amie. Je veux demander à mes parents la permission de prendre le téléphone pour lui proposer de venir passer l'après-midi chez moi. Je veux redécouvrir la joie de découvrir un ordinateur dans la maison. Je veux rejouer à Adibou après avoir terminé mes devoirs et appris mes leçon par coeur. Je veux les réciter de nouveau à ma mère. Je veux me faire engueuler par mon père car je suis nulle en maths un dimanche matin. Je veux trouver le monde trop grand. Je veux avoir peur de voyager. Je veux pleurer à chaque rentrée des classes. Je veux faire mes devoirs de vacances sous le soleil et la contrainte. Je veux aller me baigner dans la mer sans avoir à me soucier du regard des autres. Je veux découvrir mon premier CD sur mon lit. Je veux revoir ma chambre rose de petite fille. Je veux ignorer ce qu'est la méchanceté des autres. Je veux ne jamais avoir connu le rock. Je veux ne jamais avoir souffert par amour. Je veux avoir les poches pleines de billes. Je veux jouer avec mon frère un dimanche pluvieux. Je veux déballer mes cadeaux sous le sapin en me jurant que l'année prochaine je resterais éveillée assez longtemps pour croiser le Père Noël. 
Je veux ma vie d'avant. Je veux ma vie d'enfant. Je ne veux plus des guerres. Je ne veux plus des critiques et des regards que vous portez sur moi. Je ne veux plus être jugée "retardée" car j'aime les poupées. Je veux que les musiques que j'écoute soient les hits de l'année, pas des vieilles chansons oubliées ou trop reprises. Je veux reprendre du plaisir à lire des livres, aller au cinéma une fois par an. Je veux rêver en regardant la neige tomber.

La vie est une grande ligne droite, sans début ni fin. Nous ne sommes de des segments parallèles à cette immense ligne. Je sais que jamais ça ne sera possible. Alors je m'enferme dans ma chambre, je prépare une playlist de 24 heures ne contenant que ces chansons qui m'ont vu grandir, je me cache sous ma couette et je rêve. Je m'imagine revivre cette période. J'use mes souvenir à m'en faire pleurer de douleur. Puis j'ouvre de nouveau les yeux, je vois mon portable vibrer, mon ordinateur afficher mes conversations msn, skype, facebook ... je vois tout ce que j'ai et qui ne me convient plus. Je finis par oublier, par me dire qu'avoir une carte imagine-R est bien mieux que de rêver Paris de ma fenêtre, je continue sur ma lancée. Mais le passé est là, toujours présent, à l’affût de la moindre faiblesse. Il attend que je sois mélancolique, triste, sans humeur pour refaire surface. Il prend toujours la même forme : un accident. Une lettre qui s'échappe d'un tiroir, une photo qui tombe d'un album, une peluche qu'on retrouve au fond de l'armoire et voilà de nouveau cette douleur qui revient. Cette envie de ne pas grandir, de ne vivre que mes 11 premières années encore et encore, ce besoin de redevenir petite et de croire de nouveau. C'est une croix à porter, un fardeau lourd mais délicieux car après tout, je souffre donc je suis. 

Je vous aime.

16/05/2012

Souvenir n°7



Trois mille six cents fois par heure, la Seconde 
Chuchote : Souviens-toi ! - Rapide, avec sa voix
D'insecte, Maintenant dit : Je suis Autrefois,
Et j'ai pompé ta vie avec ma trompe immonde !
[Charles Baudelaire, L'Horloge]


"Aujourd'hui, alors que je suis en partiel, je viens de réaliser. Ça fait déjà plusieurs fois que je vais voir mon médecin pour de violents maux de tête. Le dernier a été si fort qu'il m'avait convaincue de faire des examens. C'est ridicule qu'à mon âge on fasse déjà des examens. Comme si je n'étais pas assez bizarre avec ma hanche en plastique!Je me rappelle la peur qui me tenait le ventre quand je suis allée dans cet hôpital. J'ai toujours eu peur de ce mot, de ce qu'il signifiait pour moi. Une fois à l'intérieur, l’atmosphère devint oppressante. J'entendais une voix me murmurer « Rappelle-toi … erreur médicale …. souviens-toi .. ». C'était sa voix, si douce et calme, celle qu'il prenait pour me rassurer le soir quand j'avais peur. Alors qu'une larme s'échappait de mes yeux, l'infirmière me sortit de ma transe.

- Mademoiselle ? Vous allez bien ? Suivez-moi je vous prie.

Je l'avais reconnue, mais pas elle je crois. Comment aurais-je pu oublier l'ange noir au service de ces démons qui avaient détruit ma vie et la sienne ?

Asseyez-vous là et attendez, on viendra vous chercher.

M'asseoir ? Attendre ? Non je refuse. Je veux qu'on en finisse au plus vite ! Les minutes me parurent des heures, seule face à ce mur blanc.

- Bonjour ! Je suis votre docteur ! Suivez-moi. Installez-vous tranquillement ici, fermez les yeux et ne pensez plus à rien.

Facile à dire. A peine les yeux fermés, je revoyais son visage souriant, ses yeux rieurs me fixant. La table s'enfonça dans la machine pour qu'elle me scanne. Un rat de laboratoire, voilà ce que je suis.

-Et voilà c'est terminé jeune fille ! Je vais transmettre les résultats à ton médecin d'accord ?

Mais j'étais déjà loin. Je me revoyais ce beau jour d'été allongée dans l'herbe, lui à mes côtés, à jouer de la guitare. Nous fredonnions ensemble ce même air stupide, inventé je ne sais quand.

Une fois rentrée chez moi, pas de temps à perdre. Il fallait que je révise ma phonétique articulatoire. Ironie du sort, c'est sur la respiration et les cordes vocales que nous travaillons. Il avait une si belle voix qui je pouvais l'écouter chanter durant des heures sans me souçier du monde qui nous entourait. Il était ma vie toute entière.

Le lendemain mon médecin appela ma mère, qui fondit en larmes. C'est étrange, je ne l'avais pas vue pleurer depuis des années, depuis ce jour où elle était allée me chercher à l'hôpital. Encore ce mot. A croire que ma vie tourne autour de lui.

- Ma chérie, il va falloir que tu sois forte.

Elle a dû voir sur mon visage que je ne comprenais pas.

- Tu … tu as … tu vas … tumeur … je … mourir …

Je n'avais absolument rien compris de ce qu'elle venait de me raconter mais cela devait être bien triste pour que même mon frère se mette à pleurer.

-Je t'aime grande sœur, je t'aime.

Mon pauvre petit frère moi aussi je t'aime. Si je le pouvais, je te le dirais je te jure ! Mais je ne peux pas, les mots tournent dans ma tête sans jamais sortir par ma bouche. Mais il est l'heure d'aller en cours.
A l'heure où je vous écris, je viens de comprendre. Tous ces maux de tête, ma famille en pleurs, je le sentais. Il fallait bien que cela arrive un jour. Je ne pouvais pas vivre plus longtemps séparée de lui. Je me retourne vers ma copine, assise juste à côté de moi.
« JE VAIS MOURIR » ais-je écrit sur sa feuille. « N'IMPORTE QUOI3 fut sa réponse. Quelle grande naïve. Elle pense que je suis née muette et maintenant elle refuse ma mort. C'est vrai qu'elle ignore tout de l'accident qui nous a brisés lui et moi, triste soir où deux vies ont basculées. J'aurais aimé partir à sa place, qu'il reste en vie avec pour seule séquelle une prothè-se à la hanche. J'aurais voulu que l'erreur médicale m'arrive à moi pas à lui.
Je vais finir mon semblant d'existance, trois ans après lui ? M'aura-t-il attendue tout ce temps ? Je ne vais pas tarder à le savoir !
Je sens mes yeux qui doucement se ferment, ma tête qui tombe sur la table. Je sens ma copine qui me secoue, je l'entends hurler mon nom.

- Adieu, dis-je dans mon dernier soupir.

J'ai réussi à reparler. Maintenant je vais le retrouver. Je l'aime."

L'imaginaire est parfois bien plus productif que la réalité, bien qu'il soit des fois bien plus dur que celle-ci. Il y a du vrai en chaque chose, autant que de faux. Ai-je tout vécu ? Ai-je tout inventé ? Où est la séparation entre fiction et réalité ? A vous de juger. 
Je vous aime.