16/05/2012

Souvenir n°7



Trois mille six cents fois par heure, la Seconde 
Chuchote : Souviens-toi ! - Rapide, avec sa voix
D'insecte, Maintenant dit : Je suis Autrefois,
Et j'ai pompé ta vie avec ma trompe immonde !
[Charles Baudelaire, L'Horloge]


"Aujourd'hui, alors que je suis en partiel, je viens de réaliser. Ça fait déjà plusieurs fois que je vais voir mon médecin pour de violents maux de tête. Le dernier a été si fort qu'il m'avait convaincue de faire des examens. C'est ridicule qu'à mon âge on fasse déjà des examens. Comme si je n'étais pas assez bizarre avec ma hanche en plastique!Je me rappelle la peur qui me tenait le ventre quand je suis allée dans cet hôpital. J'ai toujours eu peur de ce mot, de ce qu'il signifiait pour moi. Une fois à l'intérieur, l’atmosphère devint oppressante. J'entendais une voix me murmurer « Rappelle-toi … erreur médicale …. souviens-toi .. ». C'était sa voix, si douce et calme, celle qu'il prenait pour me rassurer le soir quand j'avais peur. Alors qu'une larme s'échappait de mes yeux, l'infirmière me sortit de ma transe.

- Mademoiselle ? Vous allez bien ? Suivez-moi je vous prie.

Je l'avais reconnue, mais pas elle je crois. Comment aurais-je pu oublier l'ange noir au service de ces démons qui avaient détruit ma vie et la sienne ?

Asseyez-vous là et attendez, on viendra vous chercher.

M'asseoir ? Attendre ? Non je refuse. Je veux qu'on en finisse au plus vite ! Les minutes me parurent des heures, seule face à ce mur blanc.

- Bonjour ! Je suis votre docteur ! Suivez-moi. Installez-vous tranquillement ici, fermez les yeux et ne pensez plus à rien.

Facile à dire. A peine les yeux fermés, je revoyais son visage souriant, ses yeux rieurs me fixant. La table s'enfonça dans la machine pour qu'elle me scanne. Un rat de laboratoire, voilà ce que je suis.

-Et voilà c'est terminé jeune fille ! Je vais transmettre les résultats à ton médecin d'accord ?

Mais j'étais déjà loin. Je me revoyais ce beau jour d'été allongée dans l'herbe, lui à mes côtés, à jouer de la guitare. Nous fredonnions ensemble ce même air stupide, inventé je ne sais quand.

Une fois rentrée chez moi, pas de temps à perdre. Il fallait que je révise ma phonétique articulatoire. Ironie du sort, c'est sur la respiration et les cordes vocales que nous travaillons. Il avait une si belle voix qui je pouvais l'écouter chanter durant des heures sans me souçier du monde qui nous entourait. Il était ma vie toute entière.

Le lendemain mon médecin appela ma mère, qui fondit en larmes. C'est étrange, je ne l'avais pas vue pleurer depuis des années, depuis ce jour où elle était allée me chercher à l'hôpital. Encore ce mot. A croire que ma vie tourne autour de lui.

- Ma chérie, il va falloir que tu sois forte.

Elle a dû voir sur mon visage que je ne comprenais pas.

- Tu … tu as … tu vas … tumeur … je … mourir …

Je n'avais absolument rien compris de ce qu'elle venait de me raconter mais cela devait être bien triste pour que même mon frère se mette à pleurer.

-Je t'aime grande sœur, je t'aime.

Mon pauvre petit frère moi aussi je t'aime. Si je le pouvais, je te le dirais je te jure ! Mais je ne peux pas, les mots tournent dans ma tête sans jamais sortir par ma bouche. Mais il est l'heure d'aller en cours.
A l'heure où je vous écris, je viens de comprendre. Tous ces maux de tête, ma famille en pleurs, je le sentais. Il fallait bien que cela arrive un jour. Je ne pouvais pas vivre plus longtemps séparée de lui. Je me retourne vers ma copine, assise juste à côté de moi.
« JE VAIS MOURIR » ais-je écrit sur sa feuille. « N'IMPORTE QUOI3 fut sa réponse. Quelle grande naïve. Elle pense que je suis née muette et maintenant elle refuse ma mort. C'est vrai qu'elle ignore tout de l'accident qui nous a brisés lui et moi, triste soir où deux vies ont basculées. J'aurais aimé partir à sa place, qu'il reste en vie avec pour seule séquelle une prothè-se à la hanche. J'aurais voulu que l'erreur médicale m'arrive à moi pas à lui.
Je vais finir mon semblant d'existance, trois ans après lui ? M'aura-t-il attendue tout ce temps ? Je ne vais pas tarder à le savoir !
Je sens mes yeux qui doucement se ferment, ma tête qui tombe sur la table. Je sens ma copine qui me secoue, je l'entends hurler mon nom.

- Adieu, dis-je dans mon dernier soupir.

J'ai réussi à reparler. Maintenant je vais le retrouver. Je l'aime."

L'imaginaire est parfois bien plus productif que la réalité, bien qu'il soit des fois bien plus dur que celle-ci. Il y a du vrai en chaque chose, autant que de faux. Ai-je tout vécu ? Ai-je tout inventé ? Où est la séparation entre fiction et réalité ? A vous de juger. 
Je vous aime.

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